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  • Catherine Hargreaves

Golliwog - 14/11

Dernière mise à jour : 7 janv.


S. a un rire très généreux et puissant, rire qui me donne la sensation que je ne suis pas tout à fait à la hauteur de cette rencontre, j'aimerais effacer mon accent middle class, être plus détendue, pouvoir faire de vraies blagues en anglais.

Elle habite à Saint Denys à Southampton dans un quartier populaire, une des nombreuses maisons de Southampton où habitaient les victimes du Titanic, catastrophe qui a littéralement décimé la ville et l'a profondément marquée.


Chaque point rouge correspond à une maison où habitait un employé du Titanic qui n'est jamais revenu.

Avant, elle travaillait sur des bateaux comme cuisinière et en tant qu'hôtesse de l'air ce qui fait qu'elle a énormément voyagé et passé du temps à l'étranger. Elle adore profondément l'Angleterre et il y a de très belles photos de campagne qu'elle a prises elle-même affichée au mur. Elle a mis beaucoup de soin à décorer sa maison dans un style très British, il y a des coussins avec l'Union Jack. Il y a aussi un Golliwog qu'on ne peut pas rater. Les Golliwog sont des poupées de chiffon ou en laine représentant une personne noire avec des cheveux crépus, des yeux cerclés de blanc et une bouche rouge. Elles étaient très répandues dans les années 70, ma mère me dit que Rachel en avait une quand elle était petite mais la poupée a vite disparu quand elle s'est conscientisée. La poupée a l'air trop neuve pour être un jouet d'enfance, c'est compliqué mais j'essaye de ne pas tirer des conclusions trop vite.


S. me dit qu'elle a voté pour le Brexit, elle le regrette aujourd'hui. Les politiques lui ont menti, Boris Johnson est un clown corrompu mais c'est pas grave, ils le sont tous au fond et donc autant continuer à voter pour les mêmes. Le problème avec Southampton me dit-elle c'est que les communautés ne se mélangent pas. Les chinois viennent ici pour leurs études et comme ils sont plus riches ils peuvent occuper les logements trop chers pour les anglais alors qu'il en manque justement des logements. Ils restent entre eux, ne se mélangent pas. Et puis Southampton a un problème avec son système d'égouts qui date de l'ère victorienne. Elle n'est pas raciste mais il faut comprendre que l'Angleterre, ce n'est pas comme la France, c'est une petite île, elle n'a pas les capacités d'accueillir trop de monde. Les caribéens, ça va, ils sont là depuis longtemps.

Ses voisins sont roumains. Lui ça va, il est gentil et parle anglais, mais elle, elle la déteste, elle ne parle que sa langue alors que ça fait des années qu'ils sont là. Et puis je dois me rendre compte que sa petite-fille dans sa propre école à Southampton, fait partie d'une minorité blanche et que l'anglais n'y est pas vu comme la langue principale.


Je suis épuisée. Mes oreilles sont fatiguées. Mes pieds aussi. J'ai continué à sillonner la ville à pied dans tous les sens. Southampton n'a plus rien à voir avec l'image que j'en avais. J'ai beaucoup appris sur ma famille aussi. La division des classes qui semble si importante en Angleterre est moins une idée, je comprends un peu plus où se situe ma famille là-dedans et par quels mécanismes cette division passe dans le quotidien. On a beaucoup parlé au téléphone avec ma mère et ma tante aussi, et puis elles ont toutes deux répondu à mes questions par mail. Il fallait que je vienne ici pour ouvrir ce dialogue qui n'est aucunement tabou, c'est juste qu'être ici permet de donner de la réalité aux histoires et de les situer. Je sais quelles questions poser. Ce n'est pas uniquement une quête sur mes origines. Tout ce que j'entends et vois ici, mes tentatives pour connaître un peu plus ce pays se fait toujours en comparaison avec mon vécu français. Existe-t-il une identité liée à une nation? A l'Europe? Quelle est la part de réalité et de fantasme quand on parle d'identité nationale? Sommes-nous toutes et tous des variations de la même chose? Quelle importance ont nos particularités?

Ce qui est sûr, c'est que je suis incapable d'oublier mon vécu français face au vécu anglais et vice versa. Il y a toujours deux pistes de lecture simultanées.

Une autre chose qui est sûre c'est que la mer ici est omniprésente et puis c'est un pays qui n'a qu'une seule frontière (avec l'Irlande) et cette absence physique de limites est très palpable.




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C. est d'origine nigériane et aime aussi beaucoup Bristol. Il aime son cosmopolitisme et la gentillesse de ses habitant.e.s. Il habitait avant à Cardiff et il trouve que les gens ici sont plus "éduqué