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  • Catherine Hargreaves

Les contes du Brexit or "different iterations of the human predicament"

Dernière mise à jour : 3 avr.

Rencontre avec Helena

Là encore, le hasard semble bien faire les choses. Je rencontre Helena qui vient de Slovaquie et qui vit en Angleterre depuis ses études. Elle a participé à une émission radio pour la BBC où on entend une conversation à propos du referendum entre 2 personnes qui se connaissent. Le referendum vient d'être voté et on entend dans ses conversations à quel point les gens sont personnellement touchés par ce vote jusqu'aux pleurs, c'est assez étonnant. On entend les histoires que chaque personne se raconte à propos de leur sentiment national, à propose de l'Europe, de l'immigration. Un voyage dans le monde des opinions aussi. L'émotion est si forte pour certain.e.s qu'on se demande, surtout toutes ces années après, s'il faut prendre tout ça au sérieux. On se rend compte aussi à quel point la vision de l'Europe est auto-centrée pour les anglais et français par exemple mais qu'il y a indéniablement un vrai sentiment de communauté européenne et qu'il se traduise par un attachement au privilège de libre-circulation ou à un sentiment de fraternité, être exclu n'est supportable pour personne.

On vit perpétuellement dans un conte, une multiplicité de contes qui se dissolvent l'un après l'autre ou qu'on doit défoncer l'un après l'autre.



On discute dans sa cuisine d'où on peut voir tout Bristol. Hela n'a jamais éprouvé un sentiment d'appartenance quand elle vivait en Slovaquie. Dès toute petite, elle disait vouloir habiter près de la mer. J'ai vécu 7 ans avec un hongrois qui me disait la même chose, pour lui vivre dans un pays qui ne touchait pas la mer provoquait un sentiment très fort de claustrophobie. Le mouvement perpétuel de l'eau et l'horizon maritime lui étaient essentiels. Que les bords de son pays ne soient que des lignes tracées sur un papier enferme celui qui est à l'intérieur, l'enferme dans une pensée humaine et administrative aussi. Que les bords restent des bords donnent un sentiment de possible et de liberté.

Le mur de Berlin n'étant tombé qu'en 1989, cette sensation d'enfermement était doublée par une sensation d'oppression venant de forces autoritaires et invasives. Sans oublier que les soviétiques interdisant le voyage, il n'y avait aucun multiculturalisme à l'échelle mondiale et les roms ont été sédentarisés, détruisant par là l'essence de leur culture. Et au fur et à mesure le racisme s'est incrusté chez les slovènes. Elle ne sait pas ce qu'il en est aujourd'hui, elle voudrait faire l'effort d'en savoir plus sur son pays d'origine mais elle résiste encore et ne se sent pas tout à fait prête. Elle aime sa famille bien-sûr mais elle les aime à distance.

Les seules fois où elle a personnellement fait l'expérience du racisme en Angleterre, c'était juste après le référendum. Elle était étudiante et a demandé un ticket étudiant et le chauffeur lui a répondu "vous essayez tout vous autres, à l'affût de toutes les remises, c'est l'histoire de votre vie" et un passager a crié son approbation "ouais vous êtes là pour vider les caisses!". C'était le réveillon, alors avec les décorations dans le bus, les guirlandes partout et le choc de ce qu'elle venait d'entendre, elle s'est sentie tout à coup très désorientée. La deuxième fois, quelqu'un l'a traitée de pute, elle n'a pas entendue alors s'est penchée vers la dame qui a parlé qui lui a craché dessus et s'est mise à insulter les européen.n.e.s de l'est dans leur ensemble. Mais elle pense que c'était surtout un problème de désordre psychologique. Elle a en revanche un amie de Hong Kong qui ne cesse de faire l'expérience du racisme, elle dit qu'il faut juste apprendre à se taire pour s'en sortir...

Elle est venue à Bristol grâce à une communauté bouddhiste, c'est l'existence de cette communauté qui lui a permis de s'intégrer très facilement, spiritualité, amitié et entraide étant la base de nombreuses communautés.

Elle pense qu'il y a en Angleterre, un système de classe très fort. Etant à l'extérieur de ce système, elle arrive à voir d'infimes détails constamment qui se traduisent surtout par cette sensation de ne pas être au bon endroit socialement et l'envie toujours de faire plus et de grimper des échelons pour atteindre un niveau supérieur. Mais il y a un plafond de verre et une fois de plus tout ça n'est qu'illusion. Elle compare avec la Slovaquie qui est un nouveau pays, un pays où selon elle tout le monde est très tourné vers l'argent aussi mais où la volonté de gagner toujours plus n'est pas conditionnée par un système hiérarchique enraciné depuis des années. Là-bas c'est surtout l'influence du catholicisme qui envahit les rapports de pouvoir et les administrations.

En Angleterre, le système de classe est une sorte de carte sur laquelle habitent les gens, un tableau selon lequel iels vivent. Encore une autre sorte de territoire.

Un territoire où il est apparemment possible de circuler librement à première vue (la pensée du "si on veut, on peut", on ne se heurte pas à des cloisons de hiérarchie) mais si on gratte, il y aurait un cercle de marginalisation plus vicieux qui attaquerait les gens de l'intérieur, le "c'est pas pour nous", cercle alimenté par les media et la culture mainstream. Elle dit qu'elle aime les artistes qui arrivent à attaquer ça frontalement et me donne Mike Leigh et d'une émission "This cultural life" comme exemples. Quand elle est arrivée, elle n'avait pas de bagage social, ce qui lui a permis de traverser des frontières souvent fermées quand on est sujet au système de classe de l'intérieur ou qu'on se ferme par héritage psychologique. Elle précise qu'elle a pu traverser ces frontières parce qu'elle était blanche et avait un minimum d'argent.

Hela a aujourd'hui la double nationalité. Elle a eu la nationalité anglaise très récemment et à la cérémonie de citoyenneté, elle avait l'impression d'assister à un sketch des Monthy Pythons (habits portés par le maire, emphase de partout), elle avait du mal à ne pas rire et en même temps il y avait une famille indienne pour qui c'était clairement un grand moment alors elle n'arrive pas à complètement mépriser cette formalité. mais cela pose encore beaucoup de questions sur de la déférence qu'ont encore les indiens vis à vis de l'Angleterre, la déconstruction du colonialisme est loin d'être achevée. Cette fierté d'être anglais.e, ce sentiment de chance et de supériorité, je l'ai moi-même ressenti et c'est dur de savoir comment je l'ai "attrapé".

Hela ne se sent ni slovaque ni anglaise mais européenne à la fois de l'est ou de l'ouest, elle n'en est pas particulièrement fière, c'est juste la culture et la pensée qui ont nourri son éducation et sa pensée, un conditionnement dont elle a simplement conscience.

Elle est fière par contre d'être de Bristol. Ce n'est pas un sentiment d'appartenance mais une reconnaissance vis à vis de cette ville. Elle aime sa ville.

J'ai l'impression de rencontrer cet amour et fierté beaucoup plus souvent en Angleterre qu'en France. Les anglais semblent toujours très positifs vis à vis de leur ville alors qu'en France j'ai l'impression que l'on a souvent tendance à râler.

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C. est d'origine nigériane et aime aussi beaucoup Bristol. Il aime son cosmopolitisme et la gentillesse de ses habitant.e.s. Il habitait avant à Cardiff et il trouve que les gens ici sont plus "éduqué