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  • Catherine Hargreaves

Pause franco-anglaise

Dernière mise à jour : 8 févr.


K. est une metteuse en scène et traductrice franco-anglaise qui habite à Bristol. Elle parle avec beaucoup de passion et d'humour, c'est un vrai plaisir de l'écouter.

Elle a grandi en France mais est venue s'installer en Angleterre une première fois à 19 ans puis un peu plus tard. A chaque fois que je rencontre une personne bilingue, ayant grandi avec deux cultures, il y a comme une reconnaissance, une compréhension tacite mutuelle pour ce qui est des questions d'identité et d'appartenance. Quand j'étais jeune, ça me faisait un bien fou de rencontrer d'autres personnes avec non pas le même vécu mais ayant fait l'expérience de ne pas appartenir et d'appartenir à la fois, comme s'il y avait un territoire que nous avions visité et que nous portions en nous mais qu'il était impossible de montrer ou désigner. Et puis il y a une langue, celle que je parle avec mes sœurs et qui mélange le français et l'anglais.


Quand elle est arrivée en Angleterre, elle s'est rendue compte qu'elle était comme une française qui regarde les anglais ne pouvant pas vraiment faire la différence entre les différentes strates sociales, les origines de ces différences etc. Vivre en Angleterre lui permettait de se rendre compte que connecter avec les racines de sa culture française était instinctif alors qu'avec la culture anglaise il fallait prendre un autre chemin.

Aujourd'hui, comme moi, elle ne se sent ni complètement française ni complètement anglaise.

Elle semble être passée aussi par le court rejet d'une des deux culture pour laisser l'autre exister et vice-versa.


L'une des nombreuses raisons de son installation en Angleterre était l'impression qu'être une femme à un poste de direction était plus facile en Angleterre. Les rapports homme/femme semblent aussi être moins ambigus ici. Impression qu'il faut en France se battre pour s'imposer et les figures modèles sont bien souvent des femmes avec un caractère très dur. Elle ne voulait pas se forcer à la dureté, à être ce qu'elle n'est pas pour avoir le droit de faire ce qu'elle voulait faire. En France, il pouvait lui arriver de se réveiller en se disant "je suis une femme", pas en Angleterre.


On se demande s'il y a un sentiment de fierté à se sentir anglais et à quoi ça peut bien tenir pour celleux qui ressentent ce sentiment. Elle se souvient qu'elle était fière d'être bilingue en allant au Mali. Elle a vite été calmée quand le premier malien qu'elle a rencontré parlait 13 langues puis comme nombre d'entre nous, ses a-prioris occidentaux sur les pays d'Afrique en ont aussi pris un sacré coup.


Elle me dit que le sentiment de fierté d'être anglais.e n'est pas comme j'en ai l'impression qu'un truc de vieux, il suffit d'aller en Cornouailles pour rencontrer des jeunes qui l'expriment. La Cornouailles est une des région les plus pauvres d'Angleterre, l'UE leur versait 30 millions par an, ils ne comprennent pas pourquoi ils n'y ont plus droit... On essaie de comprendre ce sentiment auquel on est vraiment étrangères, il y a la position insulaire déjà, j'ai vraiment envie de prolonger ce questionnement sur l'effet du paysage sur un être et son mental. Je pense à Kelly Reichardt et sa décision de filmer en 1.33 plutôt qu'en cinémascope pour traduire non pas ce que les personnages voient comme paysage mais comment ils le ressentent. K. me raconte que l'Angleterre avant l'Empire est un pays qui a vécu une invasion après l'autre, qu'il y a une sorte de traumatisme de l'envahissement et qu'elle croit elle aussi à une sorte de psychogénéalogie au niveau d'une population entière, tout ça fait bien-sûr écho avec le travail de Amartey Golding découvert à Brighton. Y aurait-il un traumatisme de l'envahissement? On pourrait peut-être trouver là une explication de la violence dont les anglais ont su faire preuve que ça soit envers les irlandais ou les indiens par exemple (mais surtout pas trouver d'excuse, l'importance de se responsabiliser par rapport à son passé qu'on soit victime ou bourreau est une preuve d'avancement, cf l'excellente pièce Anatomy of a suicide de l'incroyable Alice Birch).

En même temps, ce traumatisme de l'envahissement à écouter Eric Zemmour existe chez les français aussi.

Je me rends compte que toutes les deux nous sommes continuellement en train de comparer la France et l'Angleterre, il faut dire que c'est un peu au centre de notre entretien mais je me demande si ce sentiment d'être là tout en étant ailleurs est une caractéristique qui nous définit.


De fil en aiguille, on revient vers le Brexit, elle me dit que c'est plus une histoire de gallois et d'anglais et pas d'écossais et d'irlandais. Qu'il y a vraiment une envie de s'isoler du reste du monde de la part de l'Angleterre. De vouloir décider pour soi-même sans avoir l'impression d'être soumis à Bruxelles. Son copain musicien est anti-brexit mais son père qui est gallois est très pro-brexit. Elle explique cela en disant qu'il y a comme un sentiment d'infériorité doublé de fierté chez certains gallois comme s'ils voulaient "en faire partie" et que voter Brexit les y aiderait.


Personnellement le brexit l'a impactée concrètement, elle avait un groupe d'amis originaires de l'international, sur 15, 3 sont restés: une amie du Zimbabwe mais qui pense repartir, un ami allemand et une amie cypriote pour qui il est facile d'obtenir le droit d'asile. L'est de Londres qui était très international a beaucoup changé. Elle pense aussi que cet impact est très middle class et londonien ou concerne les grandes métropoles anglaises. La working class n'est pas confrontée de cette façon à cet effet là. Je pense à mes ballades dans les quartiers de Sheffield les derniers jours qui m'a semblé beaucoup plus internationale que les villes du Sud mais ne pas aller trop vite, je ne connais pas encore Sheffield, suivre le cliché comme quoi Sheffield, ville du Nord serait working class est un peu trop facile il me semble.


K. me parle d'autres effets concrets du brexit. Les appels à projets sont majoritairement ouverts aux anglais résidents, le message est clair, les non anglais.e.s ne sont pas les bienvenus. Idem pour les fais d'inscription à l'université. Une certaine tension se crée où l'étranger se sent à nouveau obligé de s'excuser de l'être et d'en faire plus pour montrer qu'iel est bien intégré.e. L'idée est qu'un.e bon.ne étranger.e est cielle qui se fond dans la masse.

Pour son copain musicien, c'est devenu trop difficile de tourner en Europe, or ce sont ces tournées qui permettent de survivre. Et puis là encore elle voit la différence avec la France où ses ami.e.s lui parlent de prolongation d'année blanche pendant le covid, de crainte de ne pas avoir ses heures, préoccupations qu'elles trouvent tout à fait valides mais la situation était complètement différente pour elle, du jour au lendemain tout s'est arrêté, plus de salaire possible et elle n'a pu que bénéficier de 500 euros par mois via le universal credit. Elle se demande si du coup les anglais ne sont pas plus conscient de la situation catastrophique.

Ca devient plus difficile aussi d'obtenir des financements pour les projets internationaux dans les théâtres. Suite au covid, tous essaient de survivre et nombreux sont ceux qui programment en conséquence des classiques ou des pièces à petite distribution, prennent moins de risques, elle me dit que les théâtre se posent les mêmes questions en France mais y répondent différemment. Elle a peur que les gens prennent l'habitude de moins se déplacer et de moins se confronter à d'autres cultures.

"Je vois l'influence que ça a eu sur moi de comprendre deux cultures, d'avoir deux points de vue sur les mondes, deux manières de les sentir, deux manières de les voir, deux sensibilités."


Justement je lui dis, il y a quelque chose que je pige pas en comparant les deux pays, l'Angleterre au niveau de ses scènes semble beaucoup plus inclusive par rapport à la France et pourtant je n'ai jamais autant rencontré de racisme décomplexé. Je me pose encore la question de savoir si on est toustes plus aveugle en son propre pays ou si ma recherche me pousse à certaines rencontres que je ne ferai pas habituellement. Je voudrais avoir son avis sur ce point en tant que franco-anglaise habitant en Angleterre.

Elle me dit que l'Angleterre est beaucoup plus communautaire par rapport à la France. Ici, tu restes dans ta communauté. Les écoles sont communautaires. Il y a pas l'école publique comme en France, pas avec les mêmes principes. T'évolues dans ton milieu dès le plus jeune âge. Ce qui est super avec ça, c'est que tu rencontres plus de représentant.e.s de cette communauté-là qui vont pouvoir défendre leur communauté mais le problème c'est qu'il y a au final peu d'échanges. La présence de ces communautés est très visible (contrôleur de métro avec des turbans sikhs, cheffe de banque avec un voile...) Bien-sûr il existe plein de plateformes d'échanges mais ce n'est pas suffisant.

Ce qu'elle me dit me fait penser à une assistante sociale que j'ai rencontrée hier à Sheffield et qui me disait qu'avant il existait des réunions de quartier avec la police mélangeant des membres de toutes les communautés et classe sociales.


"C'est à partir du moment où je peux m'imaginer me projeter dans la peau de quelqu'un d'autre qui est différent de moi et comprendre sa situation qu'on peut commencer à changer la société."

En France me dit-elle, ont doit toustes être pareil.le.s., et ça c'est une grande hypocrisie même si ça part d'un désir d'égalité. En Angleterre on respecte tout le monde tout le monde est différent mais on laisse chacun.e où iel est.

Elle en vient à la même conclusion que l'assistante sociale, il faut trouver le moyen de briser les silences entre les communautés. Mais avec le covid tout le monde se renferme dans sa communauté, il faut reconnaître qu'il y a beaucoup d'actions ici et là me dit-elle mais la tendance est à l'isolement.

Et puis c'est vrai qu'il y a plus d'inclusivité sur les scènes ici mais elle se demande à quel point cette inclusivité est durable et n'est pas là que pour cocher des cases. Mais tout de même ça n'a rien à voir avec la France qui a encore beaucoup de progrès à faire surtout pour sa communauté arabe;

La représentativité est essentielle et urgente et ça va à terme faire bouger les mentalités mais n'y aurait-il pas une manière de la penser qui permette de ne pas juste cocher des cases hypocritement, qui permette un changement plus rapide et qui puisse nous éviter de penser la populations en sections ou en tranches de personnalité. Il ne faudrait pas que "diversity" devienne synonyme de division, à force de nous présenter sous telle ou telle caractéristique, on finira par être tout.e seul.e.

Je comprends tout à fait ce qu'elle dit et je me demande si cette impression est un résultat de l'impatience d'un changement qu'on voudrait plus rapide ou si cette mise en avant de certaines identités est un acte d'abord de réparation par rapport à la négation à laquelle ces identités on été soumises. Il faut parfois crier pour que les autres nous laissent exister, il faut créer le conflit et ce conflit comme dit Sarah Schulmann n'est pas une agression. Je m'éloigne mais en ce qui concerne les personnes en situation de handicap mental, il y a une autre dérive que je constate: toutes ces vidéos que des parents font pour montrer à quel point leur enfant s'en sort et fait des progrès, j'en a ai regardé beaucoup et ai été touchée par nombre d'entre elles. Je me rends compte à quel point certains vlogs ont été essentiels pour se battre ou tout simplement survivre face aux difficultés imposées par une société validiste alors je ne les juge pas. Mais nourrir ce système où l'on devient une célébrité n'est-il pas à son tour excluant?

J'écris cela avec la peur constante de penser mal, de ne pas dire les bons mots, d'être blessante si jamais quelqu'un me lisait. Je réfléchis, à mon rythme, avec ce que j'ai d'intelligence et peut-être n'est-ce pas assez, j'essaie de m'auto-éduquer mais la peur de faire mal les choses n'est pas motivante.

K. en me parlant me fait part de la même peur de trouver les bons mots, on se dit que ça vaut le coup de se questionner, même sur les libertés qu'on acquiert.

La crise est peut-être aujourd'hui sur le fait de savoir comment avancer pour défendre et non pas sur ce qu'il faut défendre ou est-ce aller encore trop vite?. Nous sommes nourri.e.s depuis des siècles par un système vertical et masculin, cette énergie masculine n'est pas à renier, elle nous a permis de faire de grands bonds en avant. Elle nous permet tous.te.s de partir à l'assaut et de vaincre certains obstacles. Le problème est peut-être qu'il faut apprendre à la combiner avec une énergie féminine et horizontale qui permette les connexions. Là où l'énergie masculine et verticale pose problème c'est quand elle est utilisée uniquement pour servir l'individu et le profit. Or cette verticalité ne fonctionne plus du tout pour la majorité. Et la majorité de celleux qui y croient ou l'utilisent encore de façon unique, si elle rencontre parfois quelques succès finit toujours par se prendre de grosses tartes dans la gueule. Et ça ce serait bien de l'éviter surtout pour celleux qui s'en ont déjà pris par le seul fait de naître.








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C. est d'origine nigériane et aime aussi beaucoup Bristol. Il aime son cosmopolitisme et la gentillesse de ses habitant.e.s. Il habitait avant à Cardiff et il trouve que les gens ici sont plus "éduqué